Trou de la Sécu : non Madame Touraine, rien n’est encore réglé...

Trou de la Sécu : non Madame Touraine, rien n’est encore réglé !

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Par Eric Verhaeghe

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FIGAROVOX/HUMEUR – Aux Echos, Marisol Touraine a dressé un éloge appuyé de sa propre politique. Pour Eric Verhaeghe, la ministre n’a pas réformé la sécurité sociale, préférant mettre la poussière sous le tapis, tout en créant une médecine à deux vitesses.


Éric Verhaeghe est fondateur de Tripalio, une start-up sur la vie syndicale. Cet ancien élève de l’ENA a occupé des fonctions dans le monde patronal et assumé divers mandats paritaires. Il fut notamment administrateur de la sécurité sociale. Son dernier livre, Ne t’aide pas et l’État t’aidera, est paru le 25 janvier dernier aux éditions du Rocher. Retrouvez ses chroniques sur son site.


Dans une interview aux Echos, Marisol Touraine dresse un bilan particulièrement élogieux de sa politique et de sa présence avenue de Ségur (après avoir cherché à quitter plusieurs fois ce ministère, toujours en vain). Et elle a bien raison, car on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Le triomphe de l’économie administrée

Soulignons d’abord que l’autosatisfaction semble être la marque de fabrique de Marisol Touraine. Il est assez frappant d’ailleurs de voir qu’une ministre de la Santé se félicite de son action quelques jours après que le principal syndicat de médecins (la CSMF) a refusé de signer la nouvelle convention médicale. Alors même que les syndicats ne sont financés que s’ils signent le texte, il s’est trouvé une organisation majoritaire pour boycotter la proposition officielle.

Marisol Touraine appartient à un gouvernement qui a longtemps présenté la démocratie sociale comme méthode. Pourtant, la ministre a systématiquement pratiqué le passage en force et la nationalisation, notamment avec la création du service public hospitalier dans sa loi Santé.

Le triomphe du tarif imposé

L’un des aspects de son autoritarisme s’appelle le plafonnement des remboursements médicaux. Là encore, pour rétablir artificiellement les comptes de la sécurité sociale (c’est-à-dire sans gestion du risque et uniquement par des mesures coercitives), la ministre a déremboursé les classes moyennes et singulièrement les femmes. Se vanter d’avoir sauvé le «système» en plafonnant les remboursements des visites chez un gynécologue, par exemple, relève de l’imposture.

Dans la pratique, la politique de la ministre n’a pas reposé sur une réforme systémique, mais sur une dégradation progressive de la sécurité sociale: petit à petit, la ministre a ordonné de dégrader les prestations sans baisser les cotisations.

Touraine a simplement repoussé les échéances

Faute de réformes structurelles, faute de véritables innovations (notamment dans le domaine du Big Data), Marisol Touraine a simplement repoussé les échéances où il faudra réformer vraiment. Elle a gagné un peu de temps en jugulant les dépenses de-ci de-là, en imposant des mesures drastiques aux hôpitaux publics où les risques psycho-sociaux deviennent ingérables. Bref, elle a caché la misère, et repoussé à l’après 2017 les mesures désagréables comme un nouveau relèvement de l’âge de la retraite.

Comment Touraine a caché la misère

Pour parvenir à gagner du temps, la ministre a planqué la poussière sous le tapis, et elle a adopté des mesures populistes qui accroissent la déresponsabilisation individuelle dont la sécurité sociale est devenue la synonyme. La généralisation du tiers payant en est le parfait symbole. Cette mesure, qui alourdit considérablement la charge administrative des médecins, nourrit l’idée que la médecine est gratuite. Bien entendu, il s’agit d’une «médecine du pauvre» puisque, dans le même temps, les remboursements sont plafonnés.

Mécaniquement, cette politique en trompe-l’oeil produit donc une dégradation globale du service. D’un côté, elle pousse les patients à se rendre chez le médecin au moindre bobo et à utiliser le bien commun avec des stratégies de passager clandestin. D’un autre côté, cette satisfaction est illusoire, puisque certains médecins deviennent moins accessibles à l’ensemble faute d’un remboursement intégral possible de la visite.

L’implosion si prévisible de la médecine de ville

Sous couvert d’une avancée sociale, c’est donc le principe d’une médecine à deux vitesses qui s’est mis en place. D’un côté, des médecins bien rémunérés qui peuvent soigner efficacement une clientèle fortunée. De l’autre, des déserts médicaux avec une fuite des généralistes loin d’une pression gratuite, certes, mais avec des délais d’attente qui augmentent à vue d’oeil.

Le sauvetage de la sécurité sociale par Marisol Touraine est un feu de paille. Marisol Touraine a solvabilisé, avec le tiers payant, la fraction la moins riche de la demande. Mais elle étrangle l’offre en lui imposant des conditions d’exercice de moins en moins supportables et en limitant la possibilité de pratiquer les dépassements d’honoraires.

Toutes proportions gardées, Marisol Touraine a dékoulakisé la médecine française. À court terme, elle peut avoir l’illusion d’avoir instauré (sans débat clair sur le sujet) de la solidarité dans un système contributif qui n’a jamais reposé sur ce principe. À long terme, elle a asséché le vivier de médecins de ville par de nouvelles tracasseries administratives et par une réglementation contraignante de leur rémunération.

Le résultat est bien connu: des campagnes entières, des villes entières, connaîtront une pénurie de médecins et le niveau sanitaire moyen des Français va baisser.

Une très grande réussite! On a sauvé la sécurité sociale, mais on a tué la protection des Français.

Source : LeFigaro.fr

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