Qui acceptera demain de devenir médecin avec les réformes qui se mettent...

Qui acceptera demain de devenir médecin avec les réformes qui se mettent en place ?

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La révolte des médecins et des soignants

Publié le 20 juin 2015 dans Social
Le battage médiatique actuellement orchestré et la campagne de diabolisation des médecins sont odieux. Ce n’est pas en assassinant la médecine libérale que l’accès aux soins va être facilité. Cela va submerger un peu plus l’hôpital et décourager les vocations. Les déserts médicaux vont s’étendre. Il n’y a pas assez de chirurgiens et d’anesthésistes, pas assez de médecins généralistes, ni de maternité de proximité, car l’administration est pléthorique et il y a trop d’hôpitaux.
Les tracasseries administratives, la lourdeur des charges font que plus de 900 médecins en « burn out » dévissent chaque année leur plaque. 1 500 obstétriciens ont arrêté de pratiquer les accouchements. 165 maternités de proximité ont fermé (sur 700). C’est un surcoût chaque année de plus d’un milliard (Cour des comptes).
Il en est de même pour les urgences (18 millions de passages pour un surcoût de 1,5Mds). Certains hôpitaux ne fonctionnent plus qu’avec des mercenaires-vacataires, mieux payés que les contractuels.
Les malades connaissent leurs médecins libéraux et leurs tarifs, ils sont affichés et cet affichage des honoraires est obligatoire. Les cliniques l’imposent et la CPAM vient contrôler chaque année le bon affichage tarifaire dans nos cabinets.
« Les Français » payent leurs cotisations sociales et leurs mutuelles qui se gavent avec 35 milliards de recettes annuelles. Elles pourraient facilement couvrir la totalité des compléments d’honoraires médicaux. Ces dépassements d’honoraires ne représentent que 2,4 Mds, alors que les transports médicalisés coûtent plus de 3 Mds chaque année. Le trésor des mutuelles est de 17 Mds (Cour des comptes).
Le total des dépassements d’honoraires pour toute la médecine équivaut aux dépenses pour les soins de beauté de nos épouses ou pour ceux de nos animaux ! Ils ne comptent que pour un milliard d’euros pour la chirurgie au regard des 171,2 milliards de l’objectif national de dépense de l’assurance-maladie (ONDAM) et des 443 Mds de l’ensemble du système, toutes prestations confondues.
La pratique du dépassement d’honoraire ne peut que s’étendre, malgré ce mauvais accord, car les honoraires sont bloqués depuis plus de 20 ans. En dehors du vedettariat de certaines spécialités en particulier à l’Hôpital, ces dépassements sont modestes.
Ils compensent à peine l’augmentation des frais professionnels qui atteignent 50 % des recettes.
Les Français ont un accès aux soins au tarif opposable presque partout. À Paris, les centres hospitaliers sont nombreux et très bien dotés, dans toutes les disciplines. L’attente n’est le fait que d’une mauvaise gouvernance, conséquence d’une administration pléthorique. En province tout patient en difficulté peut être pris sans supplément s’il n’a pas de complémentaire. Il suffit de prévenir le médecin qui se montre toujours compréhensif.
Ce sont juste des honoraires normaux eu égard au niveau de responsabilité et la durée de la formation. Combien gagnent les énarques et certains élus cumulards avec leurs avantages et leurs cumuls ? Plus de 15 000 € mensuels ! Nous ne les gagnons pas compte tenu des charges galopantes : entre 8 000 et 30 000 euros d’assurance responsabilité, nos aides opératoires et nos frais de cabinets.
Les spécialistes libéraux ont des salariés, ils sont donc créateurs d’emplois. Les chirurgiens libéraux pratiquent 70 % des actes chirurgicaux. Ils prennent plus de la moitié des patients au tarif opposable ou avec des dépassements d’honoraires modestes.
Au nombre de 22 000, dont 10 000 dans le privé, le chirurgien généraliste est en voie de disparition. Nous ne sommes plus que 5 890 en chirurgie générale (3 300 en viscérale, 2 543 en orthopédie).
Un chirurgien viscéral, quinze années d’études après le bac, concours d’entrée, concours de sortie, procède à une appendicectomie et risque ainsi la vie d’un enfant pour cent soixante-dix euros au tarif opposable. Un ophtalmologiste au tarif Sécu opère une cataracte, pour moins que le prix d’un bon coiffeur parisien ou d’un repas au restaurant. Un plombier ne se dérange pas pour moins de 200 € à Paris. Une heure d’avocat coûte entre 250 et 1 000 euros. Combien payez-vous vos chaussures, madame la ministre ?
Nous avons effectué à l’AP-HP des centaines de gardes nocturnes non rémunérées.
On opérait souvent pendant 24 heures, sans récupération, sans primes, sans comptabilisation pour la retraite de ce travail de nuit Nous voyions tous au moins 30 % de patients en tarif opposable, et certains gratuitement.
Le métier de chirurgien est un métier difficile, que l’on fait par amour et non par cupidité. Le gaspillage dans la gestion des comptes de la Sécu, les fraudes, les redondances administratives ne sont pas de notre fait, mais de la collusion de certains politiques avec le système.
La longueur des études, plus de 14 ans, les gardes, le risque judiciaire, l’augmentation des charges professionnelles pour des revenus « étriqués » découragent actuellement nos jeunes chirurgiens.
Nombre d’entre eux ne veulent pas travailler 10 à 12 heures par jour pendant 15 ans pour un métier dévalorisé, livré à la vindicte.
Le « burn-out », la pression judiciaire, la surcharge professionnelle, les addictions ou pire le risque de suicide (il est multiplié par 2,37 chez les médecins) expliquent ce découragement.
L’augmentation du nombre de postes ces dernières années (557 postes offerts chaque année) ne compensera pas cette évolution, car 70 % des étudiants en médecine sont des femmes. Leur effectif est de 23 % en chirurgie, ce qui appelle au salariat et « au temps partiel » (Temps partiel très relatif de 45 heures en moyenne, au lieu de 80 heures pour les précédentes générations).
Compte tenu d’un numerus clausus sévère nos enfants partent faire leurs études de médecine en Belgique ou en Roumanie. Certains vont ensuite s’installer à Londres ou au Québec si leur classement ne leur permet pas un bon choix à l’ECN.
Pour des raisons fallacieuses de maîtrise des coûts, la rémunération des interventions a pris un retard de 80 % en 30 ans par rapport à l’inflation. Les revenus sont ainsi décalés par rapport aux responsabilités, aux risques judiciaires, aux sujétions liés à la disponibilité pour les urgences.
Celle des chirurgiens français est l’une des plus basses d’Europe. En chirurgie orthopédique, le secteur 1 rapporte en moyenne un peu moins de 76 000 euros par an, et le secteur 2 un peu plus de 131 000 euros. En chirurgie viscérale c’est 25 % de moins en moyenne. En ophtalmologie, les praticiens gagnent 81 554 euros en secteur 1 et 119 849 euros en secteur 2.
927 médecins, dont 62 % de généralistes, ont renoncé à l’exercice libéral en 2011, avant d’avoir atteint l’âge de la retraite. C’est le bilan établi par le Conseil national de l’Ordre des médecins rendu public ce 18 octobre dans la dernière édition de son Atlas de la démographie médicale. En 2010, ils avaient été 903 à « déplaquer ».
Ces chiffres traduisent le malaise de la profession, confrontée aux difficultés quotidiennes de l’exercice libéral et aspirant à un autre mode de vie. Les tâches administratives chronophages, les charges financières trop lourdes, le temps de travail journalier important et difficilement compatible avec une vie familiale sont autant de motifs qui ont incité ces médecins à prendre cette décision.
Les internes sont au nombre de 18 000 et seront bientôt 26 000. Beaucoup vont choisir une spécialité exclusive, une carrière hospitalière et le salariat. Qui acceptera d’aller soigner dans vos déserts pour une consultation à 23 € ?
Les anesthésistes n’en peuvent plus. Le quart des postes de praticien hospitalier (PH) à temps plein en anesthésie-réanimation sont vacants, et pour les PH à temps partiel, le taux s’élève à 55 %. Des déserts apparaissent dans certaines régions, que les hôpitaux combattent à l’aide de remplaçants et de médecins étrangers. Avec plus de 1 000 départs à la retraite attendus d’ici à 2020, aucun miracle ne se profile.
La ministre joue sur les mots en disant qu’il faut développer l’hôpital. Il faudrait au contraire fermer plus de 50 000 lits. L’hôpital reste trop coûteux, avec 24 Mds de déficits cumulés, ce qui interdit la revalorisation des carrières des internes. Il représente près de 45 % des dépenses de santé alors qu’il ne réalise que 25 % des actes thérapeutiques (rapport de l’IGAS).
Le plan Hôpital 2007/2012 a laissé se développer des projets pharaoniques au détriment de l’ambulatoire. Même Claude Evin s’en est ému, mais un peu tard, car le mal était fait.
L’Hôpital meurt de son administration hypertrophiée et à cause des 35 heures qui imposent un rythme infernal sans récupération possible par les RTT faute de remplaçants. Il va falloir reconvertir ou fermer 40 % des surfaces pour développer l’ambulatoire et moderniser les services.
Cela n’a pas empêché la construction du monstrueux hôpital sud-francilien de Corbeil-Essonnes-Evry, d’une capacité de plus de 1 000 lits et ayant nécessité plus de 400 000 m3 de terrassements.
Le recrutement de 30 000 médecins étrangers a permis d’éviter la fermeture de nombreux hôpitaux, mais leur niveau est irrégulier, nombre d’entre eux n’étant pas issus de notre cursus.
Ils occupent des postes hospitaliers qui font maintenant défaut aux bataillons d’internes qui sont l’élite de demain. Ils vont se remettre en grève ou s’expatrier.
99 % de la dotation MIGEAC est allée à l’Hôpital alors que le coût des actes chirurgicaux pratiqués en clinique privée est inférieur. Ainsi une appendicectomie ou un accouchement pratiqués à l’hôpital coûtent une moyenne de 1 500 euros de plus qu’en clinique privée (Cour des comptes).
Les maisons de santé nécessiteront des investissements importants : leur coût de fonctionnement est supérieur à celui des cabinets traditionnels de médecine générale. Elles nécessiteront pour les développer une participation financière des régions concernées et des médecins, or seulement 9% d’entre eux souhaitent s’installer en médecine générale.
Telle est la triste vérité.
Pr Bernard Kroan.

Extrait de Chirurgie chronique d’une mort programmée publié aux éditions L’Harmattan.

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