Nouailhac – Marisol Touraine vs médecins, un match en trois sets

Nouailhac – Marisol Touraine vs médecins, un match en trois sets

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La ministre avait remporté le premier set avec sa loi santé et les médecins le second devant le Conseil constitutionnel. Le troisième vient de commencer.
PAR JEAN NOUAILHAC
Publié le 23/02/2016 à 12:18 | Le Point.fr

 

C’est un match à couteaux tirés qui oppose les médecins libéraux à Marisol Touraine. La ministre veut absolument leur imposer le tiers payant généralisé obligatoire, « une mesure de progrès et de justice », selon elle. En faisant adopter sa « loi santé » il y a deux mois, une usine à gaz de 230 articles dans laquelle on trouve aussi bien le « paquet neutre » de cigarettes que les « salles de shoot », mais dont la mesure phare restait ce fameux tiers payant, elle avait présenté l’affaire comme « une lutte contre les inégalités », une véritable obsession chez cette technocrate intello engagée.
Pour faire passer sa loi, elle était allée jusqu’à déclarer qu’« un Français sur trois dit que pour des raisons financières, il a renoncé à des soins ou qu’il va à l’hôpital parce qu’il n’avance pas les frais ». Un gros mensonge : il s’agit d’un Français sur cinq (22 %) et non d’un sur trois et quand ils disent « retarder leurs soins pour des raisons financières », il s’agit d’optique ou de prothèses auditives ! « Seuls 5 % des assurés disent avoir repoussé une consultation chez un médecin pour des raisons financières et les plus pauvres bénéficient déjà de la gratuité grâce à la couverture maladie universelle (CMU) », précise Jean de Kervasdoué, le meilleur observateur français en la matière.
Marie « hors sol » Touraine, surnommée malicieusement MST par ses ennemis, s’échine donc à faire plier les médecins libéraux qui ne veulent à aucun prix être « nationalisés ». Pas moins de 57 % des médecins se plaignent déjà de la lourdeur de leur charge de travail, selon une enquête de l’Ordre des médecins, mais la quasi-totalité (97 %) dit crouler sous des contraintes réglementaires, économiques et administratives.
Le tiers payant : « Un dispositif absurde et kafkaïen»

Il y a un an, entre 20 000 et 50 000 d’entre eux étaient descendus dans les rues de Paris, en blouse blanche et certains en tenue de bagnard, pour manifester contre « les marisoldes de la santé ». Un succès qui avait beaucoup étonné les observateurs. Les libéraux sont aussi acharnés que leur ministre quand il s’agit de défendre leurs libertés de praticiens. Ils sont prêts, nous dit-on, à entrer en résistance contre l’administration s’il le faut, car ils ne veulent en aucun cas, comme les Gaulois d’Astérix dans leur village encerclé, passer sous le joug de l’armée romaine.
Ce tiers payant en effet, selon Jean-Paul Ortiz, président de la CSMF, le principal syndicat de médecins libéraux, est « un dispositif absurde et kafkaïen qui ne répond pas du tout à une demande de simplification ». C’est un match sur les valeurs, idéologie contre déontologie. Marie « hors sol » Touraine, dans ses nuages du haut de sa tour d’ivoire, contre des médecins dont la charte fondatrice de 1927 est largement antérieure à la création de la Sécurité sociale. Les légions romaines contre le village gaulois. Le rouleau compresseur de la dictature du fonctionnariat contre 100 000 irréductibles attachés à leur liberté ou le peu qu’il leur en reste.
Les généralistes du secteur 1 ne touchent que 23 euros par consultation, moins qu’un coiffeur bon marché pour une coupe standard et ils trouvent cette comparaison très désobligeante. Ils travaillent entre 55 et 65 heures par semaine, dont près du quart pour gérer les paperasses de la Sécu, deux fois plus qu’un employé de base de la SNCF ou qu’un fonctionnaire territorial lambda et on leur demande maintenant de gérer en plus ce nouveau tiers payant en faisant l’avance des frais à leurs risques et périls ? Sans compter une charge de travail supplémentaire qui les amènerait à être en relation directe avec 550 mutuelles ou compagnies d’assurance différentes pour recouvrer leur dû ? Pour eux, ce serait une overdose. C’est donc non, un non ferme et définitif.
Revenons au match qui les oppose à Marisol Touraine, laquelle a remporté le premier set en faisant voter sa loi santé le 17 décembre, mais a perdu le second le 21 janvier devant le Conseil constitutionnel qui a invalidé la notion de dispense intégrale des frais, anéantissant ainsi le cœur du dispositif de la ministre. Les patients « normaux » – 15 millions de personnes sont déjà entièrement prises en charge par la Sécurité sociale – devront continuer à avancer la part des complémentaires santé avant de se faire rembourser par leur mutuelle et les médecins n’auront pas l’obligation de faire l’avance.
Le rouleau compresseur de l’administration continue d’avancer aveuglément

« Les Français ne paieront plus chez le médecin », avait proclamé la ministre en juin 2014 dans un entretien au Monde. Une promesse qu’elle ne pourra pas tenir. Les médecins libéraux font remarquer au passage que François Hollande lui-même avait déclaré lors d’une conférence de presse le 5 février 2015 que « le tiers payant ne sera[it] mis en place que si un mécanisme simple est trouvé par les professionnels de santé ». Une autre promesse non tenue.
Un troisième set vient donc de commencer avec une réunion préliminaire ce mercredi 24 février entre l’administration et les professions médicales. Le ministère globalement veut obliger les médecins à faire de nouvelles économies tandis que ces derniers veulent obtenir la revalorisation de leurs 23 euros de base qui datent de 2011 pour les porter à 25 euros.
Or, le rouleau compresseur de l’administration continuant d’avancer aveuglément, le climat déjà tendu risque fort de devenir acerbe. En effet, le ministère de la Santé n’a rien trouvé de mieux que de faire savoir la semaine dernière que la Sécurité sociale, dans le cadre du tiers payant, n’avait pas l’intention de centraliser le recouvrement et le reversement aux médecins de la part complémentaires des mutuelles. Certains médecins libéraux auraient été prêts à accepter du bout des lèvres le tiers payant de Marisol Touraine si la Sécu avait décidé de le faire. C’est fini. Le rideau est tombé. La ministre a décidé que ce serait la partie de bras de fer. Ce troisième set sera donc chaud bouillant et risque de durer quelque temps.

 

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-nouailhac/nouailhac-marisol-touraine-vs-medecins-un-match-en-trois-sets-23-02-2016-2020440_2428.php

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