Médecin devenu patient, il témoigne de son horrible séjour à l’hôpital public

Médecin devenu patient, il témoigne de son horrible séjour à l’hôpital public

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Publié le juillet 27th, 2015
Écrit par: Rédaction ActuSoins

Charles Cousina est médecin généraliste à Lyon. Suite à un AVC, il a été hospitalisé et a pu obsever le fonctionnement de l’hôpital public. Une expérience “de l’autre côté du brancard” qu’il raconte dans cette lettre de soutien à ses confrères hospitaliers.

Vivre pour le soin, et aussi pour les autres

Chers frères d’armes du public,

Je suis votre mouvement en réponse aux économies programmées sur le personnel soignant avec beaucoup d’attention et de solidarité.

Pour ma part, j’ai quitté l’hôpital public du fait de sa sur-administration, de l’exploitation non reconnue de l’interne que j’étais et du temps médical qui diminuait chaque année au profit de l’étude des statistiques d’activité et durée de séjour, de la mise en place de protocoles dictés par les tutelles et de l’informatisation qui, en plus d’être chronophage, virtualise la relation soignant-patient. J’espérais à ce moment-là trouver dans l’ambulatoire le moyen d’exercer honorablement.

Mais voilà, j’ai été victime, il y a quelques mois, à trente et quelques années, d’un accident vasculaire cérébral, à la suite d’une énième semaine de 80 heures de travail et 50 heures de sommeil (et un peu de tabac…).
Cela m’a permis de voir à nouveau l’hôpital public de l’intérieur et surtout de l’autre côté de la barrière du brancard… Je ne peux résister à l’énumération des dysfonctionnements criants que j’ai pu y observer dont certains seraient drôles s’ils n’étaient pas dramatiques :
– j’ai dû patienter 5 minutes qui m’ont paru une éternité en bas de mon immeuble sans que l’on sache où m’emmener, pour que l’on vérifie dans le camion mon identité et des symptômes que ma femme avait déjà porté à la connaissance du régulateur, elle qui avait réalisé la prouesse de me comprendre malgré ma dysarthrie, puis encore 10 minutes à faire ouvrir la porte d’entrée de la radiologie. Dans ces conditions, toute perte de temps est une perte de chance, mais je me suis quand même retrouvé dans une IRM dans les 30 minutes suivant mon appel, prêt à être thrombolysé;

– j’ai vu 4 médecins différents en 4 jours pour un temps cumulé de 20 minutes dont 10 minutes le seul jour de ma sortie. Connaissant l’appétence des assureurs privés pour mes données médicales, j’ai quand même trouvé le moyen de passer 5 minutes à demander à « mon » médecin, devant l’interne, de mentir dans le CRH qu’il rédigerait pour ne pas m’handicaper dans le futur, notamment pour souscrire un prêt ou négocier le contrat de prévoyance que je m’apprêtais à signer. Il a refusé pour être conforme à la déontologie et je ne peux qu’être respectueux tant il a fait preuve de probité, même si cela ne joue pas en ma faveur au premier abord;

– les seuls contacts que j’ai noués, les seuls soignants à avoir pris le temps de m’écouter, ou au choix, de subir mes affres, ont été les infirmiers, les aides-soignants, et les agents de service hospitalier ces derniers trouvant toujours le mot pour rire, et je les remercie d’avoir épongé mes angoisses du moment ;

– les prescriptions étaient tellement protocolisées, non modifiables informatiquement que j’ai eu droit aux HBPM, dextros/4h, TA/2h, réveil en pleine nuit pour surveillance des pupilles alors que mon état ne relevait pas d’une telle prise en charge, simplement au prétexte qu’il fallait justifier que je reste aux soins intensifs car il n’y avait plus de place en service classique, ce qui a généré un surcoût pour la société qu’un minimum de souplesse aurait suffi à solutionner.

– alors que je devais passer une Echographie Trans-Oesophagienne, et connaissant mon stress face à ce type d’examen, j’ai demandé à bénéficier d’une Anesthésie Générale, ce qui m’a été refusé au prétexte que cela rallongerait la durée de mon séjour. Ne voulant pas coûter cher à la Sécurité Sociale et ne souhaitant pas particulièrement rester plus longtemps, il m’a fallu acquiescer, mais je me souviendrais longtemps de ce viol oesophagien réalisé de force avec 5 personnes pour me tenir qui m’a occasionné 1 vomissement toutes les 5 secondes pendant les 15 minutes d’examen. Je remercie néanmoins la cadre du service qui a tout fait pour obtenir le rendez-vous le plus rapidement possible, et l’interne de cardiologie dont j’ai broyé les mains et sans qui j’aurais probablement arraché la sonde.

– je suis sorti avec un RDV d’Holter-ECG à faire 3 mois plus tard, avec l’angoisse de méconnaître un trouble du rythme pendant ce temps-là, RDV que j’ai obtenu en 48h au cabinet cardiologique voisin du mien, sans avoir utilisé aucun passe-droit.

– Enfin, n’y voyez aucune rancune envers les équipes soignantes qui sont autant victimes du système Hirsch que je le fus : j’ai ainsi vu des collègues épuisés, courir dans tous les sens, impuissants face à des protocoles auxquels ils n’adhèrent même plus, désabusés par leur façon de travailler, avec une rotation telle qu’il leur était impossible de suivre un patient du début à la fin de son hospitalisation. Certains ne comprenaient peut-être même pas pourquoi je râlais, tellement conditionnés qu’ils sont à travailler de la sorte, qu’ils finissent par trouver cette façon de travailler normale.

Tout cela nuit naturellement à la qualité des soins, à une relation soignant-malade de confiance et apaisée. Mon histoire ne se serait pas bien terminée, sans séquelles, j’aurais sûrement porté plainte pour négligence et maltraitance de l’Etat envers nous, patients et soignants. Heureusement chaque soignant, des pompiers en pré-hospitaliser à l’équipe des urgences neuro-vasculaires, stressée par mon cas dès 6h du matin et qui m’a administré de quoi éviter une récidive fatale, en passant par l’équipe des soins intensifs, m’a toujours supporté malgré mon sale caractère clairement affiché contre cette bureaucratisation omniprésente. Je n’hésiterais pourtant pas si cela pouvait servir la cause et éviter que cela se reproduise pour d’autres.

Au-delà de ces observations acerbes, j’ai toujours une haute estime du service public, et malgré ce que l’Etat tente de faire penser des libéraux et nous impose comme contraintes administratives, les Français savent ce que nous leur garantissons, par la personnalisation de nos soins à chaque patient, et l’indépendance de nos prescriptions vis-à-vis des assureurs, des ARS et autres directeurs de CPAM. Ces 3 entités administrativo-financières se verront bientôt renforcées avec la Loi Santé, ce qui ne manquera pas de détruire nos dernières valeurs de soignants en appliquant au privé les recettes qui font que vous êtes dans la rue aujourd’hui.

Je suis également très atteint par la fermeture de la maternité de l’hôpital de Dourdan, même si je ne fus que standardiste l’été du baccalauréat. J’ai en outre assisté au déménagement du pavillon S de l’hôpital Edouard Herriot de Lyon dans l’hôpital Femme-Mère-Enfant de Bron lorsque j’étais interne. Et j’ai pu constater les nombreux effets délétères des fermetures-regroupements-fusions qui se font toujours à personnel soignant constant alors que l’activité augmente mécaniquement. Et c’est sans compter la perte de chance potentielle que cela occasionne pour le malade qui doit parcourir des distances toujours plus importantes pour se soigner.

En somme, les problématiques du libéral et du public sont les mêmes, nos ennemis sont les mêmes : l’austérité, la bureaucratisation, la financiarisation et la standardisation des soins via notamment l’informatisation. C’est pourquoi je souhaiterais voir converger le mouvement des soignants du public et du privé. Enfin.

Car il est temps, nous n’avons que trop laissé l’Etat nous séparer alors que nous faisons le même métier et que nous le faisons consciencieusement, souvent au détriment de nos vies personnelles. Je ne doute pas des réticences de certains syndicats de libéraux ou du public à s’unir. Mais je crois qu’il est temps désormais de regarder l’intérêt supérieur du patient, car être soignant, c’est être plus qu’un simple travailleur. Nos patients ont besoin d’avoir des êtres humains qui les soignent, pas des machines chronométrées à la tâche et taylorisées faisant les mêmes gestes, les mêmes paroles quelle que soit la pathologie du malade.

Je suis un des cadres de l’UFML, nous défendons la liberté de soigner pour tous, nous défendons la qualité des soins indépendamment des revenus, nous défendons l’éthique de nos pratiques. Cela a bien sûr un coût que l’Etat rogne sans cesse jusqu’au point de mettre en péril nos malades. C’est inacceptable.

Mon engagement ne date pas de cet accident, mais de la naissance de mes 2 petites filles voici 2 ans. Il est de mon devoir de père, il est de notre responsabilité de laisser à nos enfants un système de santé plus humain, plus respectueux, plus empathique.

Seul un grand mouvement unitaire public-privé permettra une prise de conscience et la réforme salvatrice qui s’en suivra.

J’espère que cette lettre, lancée telle une bouteille à la mer, trouvera un ceain écho dans votre âme de soignant et vous donnera la force de vous investir pour ne plus accepter de soigner avec les maigres moyens du bord alloués par l’Etat je vous remercie de m’avoir lu.

Charles Cousina, médecin généraliste à Lyon.

Source : http://www.actusoins.com

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