Le système de santé en France : de la pénurie au désert

Le système de santé en France : de la pénurie au désert

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le 20 juillet 2015,

La permanence des soins en déshérence fait écho aux déserts médicaux.
Par Patrick de Casanove,

Quel avenir pour la Permanence des Soins (PDS) ? Telle est la question que pose l’Ordre National des Médecins dans son bulletin n°40 de juillet-août 2015. Elle fait suite à la publication en avril de son rapport sur la permanence des soins et à ses « conclusions préoccupantes ».

L’Ordre constate :

« Érosion du volontariat, augmentation des besoins, mesures d’adaptation qui semblent atteindre leurs limites (…) les grandes tendances constatées en 2014 s’inscrivent dans la lignée des années précédentes, mais elles sont particulièrement inquiétantes parce qu’elles atteignent des niveaux tels qu’il suffit de pas grand-chose pour que toute une organisation territoriale s’effondre. (…) Un acte sur deux réalisé dans le cadre de la PDS n’est pas régulé. La régulation peut être un important levier d’optimisation de la PDS.

Le nombre d’effecteurs volontaires continue quant à lui de diminuer. (…) Baisse de la démographie médicale, désaffection des médecins pour l’exercice libéral, surcharge de travail mais aussi indemnités d’astreintes peu attractives, territoires de garde de plus en plus vastes (…) 67 % des territoires n’offrent plus de PDS en nuit profonde (entre minuit et 8h). »

On remarque que les médecins ne sont plus des « médecins » mais des « régulateurs » et des « effecteurs ». Un médecin, qui est un être humain, voit ainsi disparaître sa dignité humaine et professionnelle. Nous assistons à la réification de la médecine. C’est très significatif de l’évolution du système de soins français vers une machine déshumanisée où le colloque singulier n’existe plus.

Les « effecteurs », gentils playmobils docteurs interchangeables et numérotés, dispensent des soins normalisés et rationnés à des playmobils malades interchangeables et numérotés. Tous sont répertoriés et analysés sous toutes les coutures dans la gigantesque base de données médico-administratives voulue par l’article 47 du projet de loi santé. Les « régulateurs » non médecins existent aussi. Ils dirigent tout le système.

Ce sont les technocrates et les politiciens qui raisonnent en termes macroéconomiques. Ils ont besoin de cette base de données pour piloter leur politique nationale de santé. Un médecin n’en a pas besoin pour soigner un malade.

« Les mesures d’adaptation mises en œuvre par les ARS depuis 2002 (…) semblent par ailleurs s’essouffler. (…) Les médecins promoteurs de maisons médicales de garde sont très inquiets quant à la pérennité de ces structures. En effet les financements sont alloués à l’année et ne permettent aucune projection à moyen terme. »

Pour gérer la pénurie au sein de la PDS les constructivistes ont imaginé, entre autres, les Maisons médicales de garde. Les médecins qui y ont cru n’ont pas assimilé que les financements promis sont le fruit de la spoliation légale1. Ils sont prélevés ailleurs.

C’est déshabiller Pierre pour habiller Paul. Cela dure tant que Paul apporte plus de voix que Pierre. L’affectation du financement dépend de groupes de pression et de l’intérêt du moment des caciques du pays.

Les médecins n’ont pas assimilé que les politiciens, obnubilés par leur élection, raisonnent à court terme. Les médecins n’ont surtout pas assimilé que les promesses n’engagent que ce qui les reçoivent et qu’il ne faut pas faire confiance à l’État.

La permanence des soins en déshérence fait écho aux déserts médicaux.

Les gouvernants s’affolent devants les conséquences dramatiques des politiques étatistes poursuivies depuis des années. Ils se doivent d’agir.

Faire n’importe quoi mais agir. C’est pourquoi la Commission de l’aménagement du territoire et du développement durable du sénat a adopté à l’unanimité de ses membres un article additionnel à la loi santé qui instaure un conventionnement sélectif des médecins dans les zones « surdotées »2.

Les ARS seront chargées des basses œuvres de la Haute assemblée avec la complicité de syndicats médicaux représentatifs.

Tout ça n’est que de la spoliation légale. C’est le vol de la vie d’une partie de la population au profit d’une autre partie dont on espère les voix, tout en satisfaisant l’égo des politiciens.

Les hommes de l’État ne sont pas issus d’une glaise différente que leurs concitoyens. Pourtant ils s’arrogent le droit d’interférer dans les projets des gens et de bouleverser leur vie. Aucune catégorie de population n’est à l’abri.

Un politicien quelconque peut décider n’importe quoi et briser n’importe qui sous un fallacieux prétexte.

La contrainte dans les relations humaines est une caractéristique du socialisme. Sa logique est de recourir à une contrainte accrue quand une contrainte moindre a échoué.

Si la contrainte dans les relations humaines était efficace, la Corée du Nord serait une grande puissance, l’économie cubaine tiendrait la dragée haute à l’économie américaine et l’URSS ne se serait jamais effondrée.

Ce pays serait en compétition avec la Chine, qui serait restée communiste, pour le titre de pays le plus puissant et le plus prospère de la planète. Cela n’est pas le cas.

Avec l’adoption de cet article additionnel nous assistons à un progrès du totalitarisme. Pan par pan les libertés individuelles sont abattues. Cette nouvelle contrainte est à l’initiative du sénateur de l’Eure Hervé Maurey (UDI UC), qui en a fait son cheval de bataille. Sonnez clairons : « Le but ce n’est pas de satisfaire les médecins mais l’intérêt général. Il est temps d’arrêter les mesurettes et d’aller plus loin. »

Il reste à prouver que « l’intérêt général » soit de détruire une catégorie de population et de briser ses projets. Si « l’intérêt général » ne satisfait pas tout le monde, il n’est pas général. C’est au mieux l’intérêt d’une majorité. C’est souvent l’intérêt d’un groupe de pression ou d’une minorité agissante. C’est en tout cas l’intérêt bien compris du politicien.

Pour motiver leur décision les sénateurs n’ont pas ressorti l’antienne qui veut que puisque les études des médecins sont payées par l’État, les médecins doivent obéir à l’État et s’installer là où l’État le veut. L’État a le monopole de l’Éducation nationale. Il paie les études de tout le monde après avoir volé l’argent de tout le monde. Il devrait donc contraindre tous les métiers et professions de France à travailler selon ses directives et à s’installer là où il le souhaite au nom de l’aménagement du territoire, de l’accès au pain, aux vêtements, au câble, au téléphone portable, aux moyens de transports etc. Bien sûr il maintiendrait partout les fameux services publics écoles, casernes, Poste, administrations territoriales…

Dans le cas qui nous occupe le mauvais prétexte choisi est que les politiques dites « incitatives » n’ont pas fonctionné. Ces prétendues politiques incitatives n’ont consisté qu’à singer le marché en donnant, sous diverses formes, un peu plus à ceux qui faisaient l’effort de s’installer dans le désert. Ces messieurs du Sénat sont dans les constructions artificielles, dans le ce qu’on voit. Désert d’un côté, « surdotation » de l’autre, ils prennent où il y a pour mettre où il n’y a pas. Facile… et simpliste. Ils démontrent ainsi leur méconnaissance totale du fonctionnement des êtres humains. Ils détruisent le moteur de l’action humaine3 que sont les incitations.

Pourtant ces messieurs fonctionnent avec ce même moteur. Leurs incitations à eux sont le goût du pouvoir, leur réélection, l’orgueil de laisser leur nom à une loi, le sentiment de toute puissance que confère le pouvoir de modifier la vie de leurs concitoyens4.

« L’incitation » administrative à l’installation est une contrefaçon de la loi de l’offre et de la demande. Ce n’est qu’un changement de réglementation, une affectation particulière du produit de la spoliation. Ce n’est en aucun cas un retour aux incitations qui sont la libre disposition de son bien et du fruit de son travail. La conception même de la Sécu, spoliation légale et pyramide de Ponzi, détruit les incitations à innover, travailler, faire des efforts, prendre des risques, créer des richesses. C’est un système malthusien parce que la réglementation limite légalement les dépenses de santé. C’est-à-dire ralentit volontairement la production et le développement du secteur économique de la santé. Cette régulation consiste à empêcher, contrarier, enrayer les échanges libres entre les hommes. Bastiat appelle ces régulateurs les « enrayeurs » parce qu’ils enrayent le progrès économique et social à des fins partisanes. C’est une politique de raréfaction et de pénurie. Cela implique la nécessité d’une autorité centrale pour répartir arbitrairement les biens rendus rares. L’arbitraire du politicien remplace la justice impersonnelle du marché.

« Les systèmes malthusiens donnent à leurs auteurs toutes les apparences de l’action généreuse, alors qu’ils organisent la misère et la ruine. » — Jacques Rueff

Le sénateur Hervé Maurey pourra essayer de faire joujou avec ses pions. Il n’y aura plus de pions. Les gouvernements successifs ont cassé le joujou du sénateur. Le rapport de l’Ordre des Médecins sur la démographie médicale indique qu’il y aura 43% des médecins seulement qui exerceront en libéral en 2020 contre 44,8 en 2015 et 47,6 en 2007. La loi santé qui est un outil absolument assumé pour en finir avec le médecin libéral aggravera cette situation. Brigitte Dormont5 explique :

« La généralisation du tiers payant (…) est une mesure qui est extrêmement structurante (…). C’est d’une certaine manière la mort annoncée du système libéral qui est une bonne chose, car la médecine libérale est complètement incompatible avec un système d’assurance maladie comme le nôtre (…). L’assureur paye directement le médecin et ça, ça change tout, et ça rend les médecins effectivement dépendant du financeur (…). Si donc l’assurance maladie veut faire pression sur les médecins, elle a les moyens financiers pour faire pression sur les médecins. »

Il n’y a aucune raison de penser que ce tiers payant miracle qui marcherait, nous dit-on, pour les soins ne fonctionnerait pas ailleurs. Imaginons un tiers payant vraiment généralisé. Chacun irait chez le commerçant faire ses courses en tiers payant au nom du droit pour tous à de la nourriture, à l’habillement, au logement, aux moyens de transport, au bien-être etc. Chacun ressortirait sans payer en affirmant « l’État paiera » ma maison, ma voiture, ma nourriture, mes vêtements, mes loisirs etc.

Ce genre de raisonnement n’a pas de limite à partir du moment où l’on croit que la spoliation légale est justifiée. Il constitue l’aboutissement ultime de l’idéologie des droits sociaux qui sont de faux droits. À un moment tout s’arrête. La spoliation légale est une idéologie de mort.

L’Ordre des Médecins affirme, au sujet de la PDS, mais cela peut s’appliquer à n’importe quel volet de la pénurie : « Les solutions passent par la concertation » entre les ARS et les Conseils départementaux. Les institutions parlent aux institutions. Cela sent l’impasse technocratique. En réalité les déserts médicaux sont la conséquence de 70 ans d’inepties dans la politique de santé de ce pays. Il n’y a qu’un seul fautif et c’est l’État. Pour la bonne et simple raison que depuis 70 ans les gouvernements successifs ont seuls la haute main sur cette politique.

Celle-ci a consisté invariablement à étendre le poids de l’État. Ce sont bien les politiciens de tout bord qui ont conduit le pays dans l’impasse. En vérité la solution passe par la liberté6.

Singer le marché c’est reconnaître sa supériorité. Autant avoir un marché authentique. Il est utile de préciser ce qu’est « le marché ». Le marché c’est nous tous quand nous interagissons et échangeons librement.

Dans le premier chapitre de ses Harmonies économiques (Organisation naturelle, organisation artificielle), Bastiat décrit le marché comme « un outil de coopération décentralisé et invisible. Par le système des prix, il transmet des informations sur les besoins et les compétences de chacun, il met en relation les hommes qui veulent coopérer en vue d’améliorer leur existence. »

Le miracle du marché libre, nous dit Bastiat, c’est qu’il utilise « des connaissances qu’aucune personne ne peut posséder à lui tout seul et qu’il procure des satisfactions bien supérieures à tout ce qu’une organisation artificielle pourrait faire ». Ceci a été notamment expliqué par Friedrich Hayek un siècle plus tard. Dans La route de la servitude » (1944), il explique : « C’est la soumission de l’homme aux forces impersonnelles du marché qui, dans le passé, a rendu possible le développement d’une civilisation qui sans cela n’aurait pu se développer ; c’est par cette soumission que nous participons quotidiennement à construire quelque chose de plus grand que ce que nous tous pouvons comprendre pleinement. » — Damien Theillier, « Le marché libre expliqué : Bastiat, Hayek et Friedman ».

Au sein d’un marché libre, la liberté des prix met fin aux déserts médicaux, géographiques, professionnels, matériels ou d’horaires. Les prix sont des informations. Les prix élevés informent sur la rareté de l’offre. Ces prix élevés incitent d’autres acteurs à entrer sur le marché. Concurrence oblige, ils se doivent d’apporter un meilleur service à un prix moindre. Les prix baissent alors puis finissent par se stabiliser. Une baisse continue des prix informe que l’offre excède la demande ou que la qualité de l’offre n’est pas satisfaisante. Certains acteurs s’en vont ou s’adaptent et le système s’équilibre.

Les prix informent également sur la qualité du service rendu par le médecin, c’est-à-dire sur ce qu’est, pour les patients, la valeur du service qui leur est rendu. Le prix est une bonne information sur là où sont les besoins et sur les innovations qui rendent le meilleur service. Ces prix libres modulent automatiquement le nombre et la spécialité des médecins, praticiens ou non, bien mieux qu’une quelconque réglementation. Il n’y a plus de gaspillage. Le colloque singulier est restauré. Les médecins n’attendent pas de l’État, mais de leur valeur personnelle, les moyens de travailler seuls ou en groupes

Donc il ne faut pas singer le marché mais le laisser faire. C’est-à-dire laisser faire les gens, les médecins, les patients, les laboratoires, les assureurs, la puissance publique chacun dans son domaine.

« La propriété, le droit de jouir du fruit de son travail, le droit de travailler, de se développer, d’exercer ses facultés, comme on l’entend, sans que l’État intervienne autrement que par son action protectrice, c’est la liberté. » — Frédéric Bastiat, Propriété et loi.

Il faut laisser les gens libres de choisir et de s’organiser en mettant en place une véritable politique de l’offre avec libre disposition de l’intégralité des revenus, imposition proportionnelle minime, simple, sans niches ni privilèges, filet de sécurité sous forme d’un chèque santé pour les plus démunis.

« Se conserver, se développer, c’est l’aspiration commune à tous les hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de ses facultés et de la libre disposition de leurs produits, le progrès social serait incessant, ininterrompu, infaillible. » — Frédéric Bastiat, La Loi.

Tous les constructivistes négligent le facteur humain. Leurs constructions artificielles se veulent parfaites mais elles sont inhumaines. L’homme est un être imparfait qui s’améliore spontanément sous l’effet de l’expérience, du libre choix, de la responsabilité personnelle et de la concurrence. Construction artificielle, le système de santé en France oscille de la pénurie au désert… mais grâce à Marisol l’un comme l’autre seront gratuits !

« Tous les intérêts légitimes sont harmoniques. Tous ceux qui adopteront ce point de départ : les intérêts sont harmoniques, seront aussi d’accord sur la solution pratique du problème social : s’abstenir de les contrarier et de déplacer les intérêts. Il ne faut pas étendre artificiellement la solidarité de manière à détruire la responsabilité ; en d’autres termes, il faut respecter la liberté. » — Frédéric Bastiat, À la jeunesse française.

Pompidou disait : « Mais arrêtez donc d’emmerder les Français. Il y a beaucoup trop de lois, trop de règlements dans ce pays. » Il est temps que les Français prennent ce message à leur compte de manière plus triviale : « Mesdames, Messieurs les politiciens, foutez-nous la paix ! »

Source : Contrepoints

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