Michael Moore se déchaînait sur le système de santé américain à l’occasion de son film (recommandé par la sécu – mais pas encore remboursé – et par les mutuelles des fonctionnaires).

Alors on se dit qu’il y pire ailleurs, on se rassure en se disant que nous avons le meilleur système de santé du monde. La preuve ? Le monde entier vient se faire soigner chez nous. Mais ne voit-on pas que cette ouverture sans contrepartie s’ajoute aux causes internes de l’implosion du système, accélérant aujourd’hui sa chute.

Regardons un instant ce qui se passe chez nous en ce moment. Le débat en cours concernant les comptes de la sécurité sociale pourrait avoir quelque chose de risible s’il ne mettait pas en cause tout l’équilibre de notre fragile édifice. C’est un rire jaune, un rire amer car, au-delà de la tragi-comédie qui se joue sous le feu des médias, c’est le sort d’une nation asphyxiée et endormie qui est en jeu. Si gouverner c’est prévoir, notre pays n’est plus gouverné depuis plus de 30 ans.

Cela n’a rien d’étonnant puisque les différents gouvernements se contentent de reconduire un pacte social imposé par décret à l’issue de la seconde guerre mondiale, et dont les règles du jeu sont contrôlées par des partenaires sociaux qui échappent à toute sanction. Alors, les gouvernements reconduisent un statuquo pourtant intenable, et c’est la collectivité qui trinque. Les français l’ont compris et c’est pourquoi ils ont massivement sollicité une rupture de trajectoire.

Au passage, il est pittoresque de voir que le premier ministre doit affronter aujourd’hui un problème qu’il avait annoncé résolu quelques années auparavant en tant que ministre. Espérons qu’il en tire une leçon.

En tout cas, ce n’est pas faute d’avoir écrit depuis des années qu’il ne servait à rien de boucher des trous en inventant de nouveaux prélèvements ou en augmentant les prélèvements existants, c’est-à-dire en accentuant précisément les causes fondamentales qui conduisent aux déficits et aux déséquilibres (voir mes précédentes chroniques). On nous traitait alors de pessimiste et de déclinologue !

A force de dire que la santé (ou l’éducation, la culture…) n’est pas un bien comme les autres, on finit par le croire. On finit par croire que la santé est un droit, que le système de santé est gratuit, qu’il ne nécessite aucun arbitrage, aucun investissement, aucune formation, aucun effort de recherche.

Et on installe les conditions de la pénurie structurelle : l’offre sera tarie, faute d’être entretenue et renouvelée, alors même que l’on déchaîne une demande infinie en promettant la gratuité ou le remboursement. La collectivité découvre la facture des biens et services que les membres de cette collectivité voudraient obtenir gratuitement. Et cette facture, personne ne veut la voir. Ce serait indécent, antisocial. J’entendais hier sur les ondes, à l’occasion d’un débat radiophonique, un médecin déplorer que «

la dimension financière risque de perturber la relation entre le patient et le médecin ». Mais, bon sang, cachez cette dimension financière que je ne saurais voir !

C’est un peu comme dans le jeu de la patate chaude, tout le monde veut s’en débarrasser tant elle nous brûle les mains. Personne ne veut voir la facture que tout le monde contribue pourtant à grossir.

Mais le tapis ne cache plus la poussière aujourd’hui. Et M. Fillon a la lucidité d’admettre que les comptes sociaux sont au bord de la faillite. Et l’on ne voit pas très bien comment l’Etat pourra se porter au secours de la sécurité sociale alors que les comptes publics ne sont pas dans une meilleure situation que les compte sociaux, sauf à réinventer une nouvelle usine à gaz destinée à camoufler un prélèvement supplémentaire, qui ne fera que reporter le problème, mais non le résoudre.

Les français devront devenir des adultes, en arrêtant de croire au père Noël (ce n’est pas le rôle fondamental de l’Etat). La liste des biens vraiment gratuits, qui tombent miraculeusement du ciel, est très rare.

La plupart des biens et services que nous consommons, ou que nous désirons consommer, nécessitent d’être pensés, conçus, fabriqués et distribués, autant d’étapes qui impliquent de l’investissement, du travail et de l’activité humaine. Qu’ils soient publics ou privés, cela ne change pas le fait qu’il faudra payer la facture d’une manière ou d’une autre. Soit le ménage paie directement en tant que consommateur, soit indirectement en tant que contribuable ou assuré.

Pourquoi les français, qui sont si prompts à exprimer et décliner sur tous les registres leur solidarité et leur générosité, tournent alors le dos dès qu’on leur présente une facture ou poussent des cris d’orfraie à la vue d’une dimension financière ? Est-ce là être solidaire que de vouloir vivre au dépend des autres ?

La référence au système américain peut être d’une certaine manière instructive. En fait, il n’y a pas de système de santé aux USA, ou précisément, il n’y a pas de système unique et monopolistique (dans l’éducation comme dans la santé d’ailleurs) de sorte que l’on ne peut comparer la France aux USA. Aux USA, au nom de la liberté qui est un droit constitutionnel, tous les systèmes coexistent, se complètent et sont en concurrence.

Il y a une assurance publique (qui va mal comme chez nous) réservée aux plus modestes ; il y a un secteur concurrentiel vraiment libre (pas comme chez nous). Les salariés doivent acheter une assurance-maladie. Ils sont libres de le faire ou de ne pas le faire. Ils sont traités en adultes responsables. Certes, celui qui a les moyens peut choisir son assurance. Mais celui qui a les moyens peut aussi acheter une belle voiture et manger dans les grands restaurants.

C’est peut-être choquant de le dire ou l’écrire, mais c’est ainsi. Il faut être naïf pour ne pas le voir. C’est ainsi que tout fonctionne. On ne peut pas empêcher celui qui a des moyens de pouvoir les utiliser librement. Par contre, on doit souhaiter que le plus grand nombre possible d’individus ait le plus de moyens possibles, notamment en libérant l’activité humaine de ses multiples entraves afin de permettre à chacun d’acquérir honnêtement (et dans le respect du droit des autres) sa part de richesse.

Alors c’est vrai, certains ont des petites embarcations frêles et fragiles, d’autres ont des hors-bords et de somptueux yachts. Mais au nom de la lutte contre l’inégalité, nous sommes tous condamnés en France à voyager dans un unique paquebot. Et si ce paquebot, c’est le Titanic…Et si malgré la détection de l’iceberg, le commandant ne change ni la vitesse, ni la trajectoire…

Cette image est symbolique mais elle permet de mettre le doigt sur deux modèles sociaux fondés sur deux traditions politiques distinctes. Soit l’on considère que le peuple a besoin d’un guide, d’un commandant suprême qui conduira le grand paquebot de la Nation.

Mais si le commandant est peu compétent ou aventureux, tout le monde coule. Soit l’on considère qu’une Nation est composée d’individus libres et le gouvernement doit veiller à ce que chacun puisse construire son propre bateau et faire son propre voyage dans la vie.

Dans le premier cas, on reconnaitra la tradition socialiste-collectiviste qui met en scène un guide (le Plan, le Parti, le führer qui signifie guide en allemand, le grand timonier, le petit père des peuples…) et toutes ses déclinaisons historiques (national-socialisme, communisme, stalinisme, maoisme, socialisme de marché…) qui imprègne tant l’histoire et les mentalités européennes.

Dans le second cas, on aura la tradition libérale qui imprègne l’histoire et la mentalité américaine. Les français sont aujourd’hui tellement imprégnés par le collectivisme (et le conditionnement commence déjà à l’école citoyenne qui nous apprend à penser « solidaire ») que nous ne comprenons même pas comment fonctionnent les systèmes outre-Atlantique.

Alors nous pourrons difficilement les juger. Mais, nous ne comprenons même plus l’origine de nos propres dysfonctionnements…

Jean Louis Caccomo

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