« Je me fais peur, j’ai de plus en plus envie de déplaquer »

« Je me fais peur, j’ai de plus en plus envie de déplaquer »

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Pour aider à comprendre la grève des médecins français, le Dr. Isabelle L, des Yvelines, 56 ans, analyse dans un billet  ce que vivent la majorité de ses consœurs. Un récit triste et désabusé dans lequel se reconnaissent aussi beaucoup de ses confrères.

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Médecin généraliste installée en libéral, je consacre depuis près de 29 ans ma vie professionnelle à mes patients. Mais, comme beaucoup de Françaises, en tant que mère de trois enfants, j’ai aussi un second métier en parallèle, celui de mère de famille. Souvent j’ai dû opter pour le sacrifice de cette dernière à l’avantage de la première par obligation comptable. Comme beaucoup de femmes libérales, commerçantes, agricultrices ou artisans dans une France qui ne leur reconnaît que très peu de droits sociaux, j’ai dû renoncer pour la même raison comptable aux congés de maternité (et à l’allaitement pourtant prôné à mes patientes qui venaient d’accoucher comme moi…) J’ai dû, lors de ces périodes de ma vie, pour ne pas faire péricliter mon entreprise libérale, faire face à la pénibilité de la grossesse et de l’accouchement, de même qu’à d’autres moments, supporter la fièvre, la douleur physique ou morale sans pouvoir trouver le repos salutaire de l’arrêt de travail offert aux salariés. Mais à l’époque, j’en avais encore la force et le courage.

 

J’étais portée par l’espoir que le meilleur était à venir

 

Lorsque je me suis installée à l’âge de 28 ans, une des premières de ma promotion à visser ma plaque après près de 10 ans d’études dans un quartier de banlieue peu favorisé, j’étais portée par l’espoir que le meilleur était à venir dans ce métier difficile encore peu prisé des femmes, que les sacrifices de mes jeunes années intégralement dédiées à mes études m’offrirait, outre la passion d’accomplir ma vocation, un statut social et financier à hauteur de mes compétences, de mes responsabilités et de mes horaires de travail. Je pensais que l’expérience me donnerait raison en me procurant les avantages que j’étais en droit d’espérer en retour de cet investissement passionné mais intense de mes jeunes années.

Espoir déçu aujourd’hui quand je vois que pour maintenir un revenu correct (mais pas mirobolant), je dois augmenter mon chiffre d’affaire et travailler davantage (c’est épuisant mais facile vu les sollicitations quotidiennes de patients en recherche de médecins dans la France médicalement désertifiée de nos jours). Espoir déçu aussi quand je constate le manque de respect de notre profession et le mépris des politiques devant notre engagement. Quand je constate que l’on me dicte ma façon d’exercer et que je risque même amendes, tribunal d’exception ou moindres rémunérations. Quand je fulmine devant les retours d’actes en tiers-payant impayés par la CPAM pour des raisons qui leur incombe. Quand l’on m’enjoint de travailler jusqu’à 69 ans pour 1900€ par mois de retraite lorsque je pourrai la prendre (et encore moins si l’on décide la minorer des 10% que me donnent encore droit mes 3 enfants)… Quand je pressens qu’aucun repreneur de mon cabinet ne viendra poursuivre les soins à mes fidèles patients…

Et je suis encore plus écœurée quand ceux qui me commandent sont emplis d’arrogance vis-à-vis de leurs propres compétences, m’enjoignent des procédures administratives aussi absurdes qu’inutiles et me méprisent alors que je suis certaine que je serais capable de faire leur job alors qu’eux sont bien incapables de faire le mien !

Je ressens aussi le dégoût de notre système sociétal lorsque je vois dans ma patientèle de plus en plus de misère et de mépris pour les travailleurs de base, aucune solution proposée par les travailleurs sociaux qui n’ont aucun levier d’action, pas plus que les autres métiers de vocation, comme les policiers, les gardiens de prison, les enseignants qui s’épanchent pendant les consultations et sont aussi dégoûtés que moi…

Ras-le-bol des mesquineries qu’on nous impose

J’en veux à la société de m’avoir en partie spoliée de ces valeurs intimes et de me laisser maintenant ressentir parfois des envies de répondre violemment devant ce qui me semble des injustices, de me méfier quasi systématiquement devant toute promesse surtout quand elle vient d’un administratif ou d’un politique, voire de m’en trouver presque paranoïaque !

Je m’étonne d’en être venue à devenir pessimiste devant l’avenir et de souffrir à chaque fois que j’entends dans les médias que les médecins sont des nantis qui ne pensent qu’au fric et ont eu leurs études payées par les Français…

J’ai un ras-le-bol depuis un moment de l’amoncellement progressif de ces mesquineries qu’on nous impose et qui empiètent sur notre indépendance au service des patients.

Et surtout je me fais peur à avoir de plus en plus souvent l’envie de changer de métier, ce métier que j’aime et qui fait du bien à ceux que j’écoute quotidiennement dans mon cabinet, dont je traque la cause du déséquilibre par un examen clinique soigneux et répété si besoin.

J’aime cette chasse étiologique d’enquêteur scientifique, m’appuyant si besoin sur la biologie malgré les quatre étoiles à la clef sur mon TSAP (tableau d’activité statistique) qui pourraient me faire condamner pour délit statistique.

J’aime la rédaction d’ordonnances économiques car ciblées sur un diagnostic et non sur des symptômes, affichant une unique étoile en pharmacie sur mon TSAP (qui en cas d’accusation par le tribunal de la CPAM ne contrebalancerait peut-être pas mes quatre étoiles maléfiques en biologie….)

J’aime aussi la confiance que me font mes patients depuis bientôt 29 ans qui n’est pas que celle de les soigner pour une rhinopharyngite ou une gastro-entérite.

J’aime être dépositaire de certains secrets de famille et avoir, de par cette confiance, le privilège de comprendre et apaiser certaines situations. J’aime délivrer une partie des souffrances enfouies au plus profond des âmes et des corps que j’essaie, de colloques singuliers en colloques singuliers, de dénouer et libérer peu à peu.

J’aime toutes ces émotions

J’aime lorsqu’on pleure devant moi pour ressortir un peu plus délivré de sa souffrance comme on me le dit lors de la consultation suivante.

J’aime lorsque je vois l’espoir renaître après la phase dépressive que j’ai accompagnée.

J’aime lorsque mes patients âgés institutionnalisés loin de mon cabinet me téléphonent pour me donner des nouvelles.

J’aime lorsqu’une adolescente vient me confier son chagrin d’amour et revient quelques mois après me consulter rayonnante avec son nouveau petit ami. J’aime tenir dans mes bras les bébés de génération en génération.

J’aime quand on m’appelle au domicile d’un père en fin de vie et que j’assiste à son dernier souffle, apaisé, en compagnie de son épouse et de ses enfants qui lui passent la musique qu’il aime et ont posé des bougies autour de son lit. J’aime lorsque l’époux d’une patiente que j’ai suivie des années et qui s’est expatriée au Chili, me téléphone, 25 ans plus tard, de l’autre bout du monde pour me dire quelle est décédée et a tenu sur son lit de mort à ce qu’il me remercie de tout ce que j’ai fait pour elle.

J’aime toutes ces émotions des relations humaines et je pourrais en écrire un livre à l’image de celui du Docteur Sachs…

Je refuse que des énarques qui n’ont jamais travaillé, des politiques jaloux ou des administratifs comptables m’ôtent une partie de cette jouissance à faire du bien que me procure le plaisir de travailler.

 

Un métier livré aux financiers avides et sans scrupules

Je déteste qu’on en soit arrivé à me donner l’idée de délaisser ce métier pourtant réputé pour le plus beau du monde mais que nos dirigeants ces trente années écoulées ont pourri pour le livrer, sans le droit de regard de ceux qui l’exercent, à des financiers avides, déconnectés des valeurs humaines et sans scrupules envers la solidarité et l’équité qui font l’honneur d’un système de santé au service de tous.

Le puzzle dont la loi de Marisol Touraine est la dernière pièce, va tuer le fondement de notre belle Sécurité sociale. Et cela, c’est gravissime pour nos concitoyens qui n’ont pas conscience qu’ils vont perdre la qualité de leurs soins quand leurs médecins, indépendants car libéraux, auront été transformés en officiers de santé aux ordres. Avec l’amoindrissement de la compétence de leurs soignants et du sens de leurs responsabilités, ils vont risquer leur droit au secret médical et au choix de celui qui le soigne.

J’ai envie de retrouver le plaisir et la sérénité qui doivent animer celui qui travaille pour aider les autres à retrouver un équilibre physique et psychique. Mission impossible quand le soignant est à bout, épuisé par le manque de reconnaissance et de confiance des dirigeants qui n’en font qu’un outil pour servir des objectifs moins nobles que les siens…

J’exige aussi que la société reconnaisse, aux médecins comme à tous ceux qui, sans compter, travaillent dans la vraie vie au service d’autrui, le droit de profiter sans honte et sans culpabilisation de leurs compétences et de leur investissement. Qu’on arrête de montrer du doigt ceux qui osent, à la sueur de leur front et au vu de leurs responsabilités, gagner davantage que le salaire moyen octroyé pour 35 heures hebdomadaires et 5 semaines de congés payés…

Récupérer une société tournée vers le citoyen

Est-ce possible encore, et sans escalade de violence, de faire cette révolution pour récupérer une société tournée vers le citoyen et le travailleur ?

Est-ce possible d’éliminer un système social et financier global qui me semble à bout de souffle dans ce pays comme dans d’autres ? Le citoyen n’est plus respecté, l’élite politico-financière a pris le pouvoir à son profit. La base de la société (les classes moyennes) est déséquilibrée et commence à se fissurer.

Le socle des valeurs d’une société solidaire se délite, telles que la vertu du travail qui enrichit et élève l’individu en rendant la société productive, telles que l’équité du prélèvement d’une partie raisonnable (l’impôt) de ce que produit  justement le travail de chacun, telles que le juste partage de cet impôt au service du citoyen, telles que la solidarité sociale qui permet l’aide au plus démuni, telles que le respect mutuel des uns et des autres avec des droits et des devoirs pour chacun.

Je crains l’avenir pseudo étatisé de l’exercice médical tel qu’il va devenir si la loi de santé passe, dernière pièce du puzzle rampant voulu par les financier et les assureurs avec la complicité des politiques et le mépris pour le citoyen. Je crois que c’est notre devoir de médecins de résister pour garder en France la qualité des soins et la solidarité vis-à-vis de la maladie.

Mon avis rejoint celui de la plupart des médecins de France exaspérés et qui sont aujourd’hui grévistes très nombreux pour que l’on ne nous enlève pas le cœur de notre métier et pour qu’on lui redonne les lettres de noblesse qu’il n’aurait jamais dû perdre, pour le droit à la santé de chacun.

Les politiques hélas, ne prêtent pas serment

Je ne sais pas si l’ampleur du mouvement aura raison sur ces technocrates qui veulent nous forcer à oublier le côté humain de notre exercice au profit de données comptables. Je suis certaine que ce n’est pas le modèle administratif qu’il faut calquer pour exercer une médecine de qualité, compétente, responsable et réactive, comme l’est encore à peu près la médecine libérale actuelle en France mais certainement plus pour longtemps si on laisse faire… L’étatisation administrative et ses contrôles produisent tout l’inverse : lenteur, pas de prise de responsabilités, rejet d’une certaine incompétence sur les autres, (cela rappelle l’affaire du sang contaminé), le tout majoré d’irrespect voire de mépris du terrain… Triste constat mais hélas véridique et vécu…

Je suis pessimiste tout en croyant encore aux valeurs qui m’ont fait choisir ce métier et qui me poussent à résister. Hippocrate est toujours le garant de l’art médical. Les politiques hélas, ne prêtent pas serment…

Garder mes valeurs et ne pas renoncer à ce que je crois

De toute façon, si l’avenir me donne raison pour la tournure que risque de prendre demain le nouvel exercice de médecin dont j’aurai du mal à endosser la responsabilité (tâcheron médical en dehors du colloque singulier avec le patient, avec objectifs comptables et application de protocoles prédéfinis), je pense qu’il me faudra réorienter ma carrière, par souci de garder mes valeurs et ne pas renoncer à ce que je crois, peut-être en abandonnant mon propre cabinet médical pour me mettre collaboratrice ou remplaçante et en acceptant de juste épouser l’exercice d’un remplacé sans plus me poser de question et continuer jusqu’à la retraite comme un mercenaire sans état d’âme, soit en me déconventionnant et sélectionnant des patients qui viendront chercher autre chose dans la relation médecin-malade (mais ce seront les plus aisés et cela me gêne sur le plan éthique…), soit en faisant carrément autre chose (médecin salarié ? autre emploi non médical ?)

Voilà, c’est mon ressenti au bout de presque 40 ans dans le monde médical dont bientôt 29 ans de carrière, j’avais besoin de le partager avec vous qui sans doute pourrez-vous comprendre ce cri.

De vous prévenir aussi que je risque, comme d’autres médecins de terrain le font de plus en plus, de dévisser ma plaque si je sens que ma sérénité est en jeu, malgré la tristesse d’être poussée à devoir agir ainsi et de voir ce gâchis. Les nouvelles règles de jeu, si elles l’emportent, réussiront sans doute à lasser mon engagement au service des autres et à me décider à privilégier mon bien-être à celui de mes patients… Une autre page se tournera.

Et croyez bien qu’il en aura fallu du mépris pour me faire ainsi déposer le stéthoscope, moi si guerrière et si douce à la fois pour accompagner la souffrance d’autrui.

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Mais lorsque la confiance et le respect font défaut comme aujourd’hui envers toute une profession, je peux refuser de jouer avec des dés pipés et continuer à espérer que la nostalgie de cette partie de ma vie, si j’en viens à la quitter, ne viendra pas ternir l’écriture de sa nouvelle page.

Par Docteur Isabelle L.sur EGORA

1 COMMENT

  1. Une plaidoirie excellente pour notre médecine moribonde….
    Trop tard pour moi, j’ai dévissé ma plaque au bout de 35 ans de loyaux services , sàns trouver de successeur…. Dans le désert médical d’Orléans , ce n est pourtant pas une punition d’y vivre…
    L’avenir de notre profession est scellé depuis très longtemps….quel gâchis!

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